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UNE RENCONTRE DE JEUNESSE


Henri Dumolié


Les rencontres sont pour la plupart du temps inattendues et arrivent sur vous sans que l’on en prenne garde et que l’on s’y soit préparé. Est-ce le fait du hasard ou bien cela répond-t-il à un impérieux besoin interne ? Je ne sais me prononcer sur ce sujet mais je crois comprendre que ma rencontre avec Jean Cocteau, comme quelques coups de foudre artistiques et littéraires antérieurs, procèdent bien à la fois du hasard comme de la nécessité évidente.
Comment ne pas penser que tout cela était prévu quelque part et qu’il était obligatoire que ce soit ainsi, puisque ma vie , pour une part en tout cas, allait être irriguée par ces apports dont il est sûr, aujourd’hui, qu’on puisse les oublier.

Mais Cocteau, me direz-vous, dans tout cela ? Ma rencontre avec lui s’est faite en plusieurs temps. Le premier le fut par le truchement d’un « passeur », comme il en existait à l’époque dans nos établissements scolaires, un bibliothécaire aux yeux grands ouverts qui nous donnait, en tout cas à ceux qui le voulaient bien, des pistes de lecture éclectiques mais passionnantes : Brecht , Aragon, Faulkner, entre autres.. Pour moi, ce fut, cette fois-là Jean Cocteau qu’il m’incita à découvrir en me conseillant de lire «  La voix humaine ».Troublé par la forte tension dégagée par ce texte, je décidais d’aller plus loin dans la connaissance de cet auteur.

En entrant dans la grande librairie marseillaise de l’époque tenue par les Laffitte, une après-midi de juin 1957, je fus attiré par un livre placé sur une table. Sa couverture d’un bleu nuit sur laquelle se dessinait, d’une manière stylisée, comme si l’on s’était servi d’une craie sur un tableau noir, une silhouette d’un adolescent appuyé contre un mur avec un béret, une pèlerine descendant jusqu’aux genoux, les jambes nues. Le titre était écrit à la main, « Les enfants terribles ». Au dessus le nom de l’auteur, il s’agissait de Jean Cocteau. Ce signe du destin m’apparut de très bonne augure. Fébrilement, je pris ce livre et l’emportais car, outre le fait qu’il était de l’auteur dont je voulais en savoir plus, il m’interpellait directement par sa couverture. Me rappelant le temps, juste après guerre, où moi-aussi en pèlerine et béret, j’allais depuis la Plaine jusqu’au lycée Thiers. Je m’empressais d’ailleurs d’ôter ce béret dés que j’avais tourné l’angle de la rue, m’estimant ridicule.
Je décidais que ce livre ferait partie en priorité des lectures de mes vacances en famille dans les Landes.

C’est à cet endroit, qu’eut lieu le deuxième acte organisé, lui-aussi, par le hasard. Une amie de la famille landaise, Mme M., riche bordelaise, venue nous rendre visite, eut, elle aussi, son regard attiré par ce livre à la couverture bleu nuit. «  Tiens , vous lisez Cocteau ? Savez-vous que j’ai eu l’occasion de faire sa connaissance ? » me dit-elle. Puis happée par le monde des adultes, elle passa à autre chose.

Son interpellation ne fit que renforcer mon désir d’en savoir plus sur l’homme. Une autre occasion me fut donnée lors de la visite que nous lui rendîmes à Bordeaux une semaine plus tard. Je pus ainsi obtenir les renseignements que je souhaitais : un lieu, Saint Jean Cap Ferrat, le nom d’une villa , Santo Sospir et celui de sa propriétaire, Francine Weisweiller, une des dernières grandes mécènes des arts, qui accueillait Cocteau depuis plusieurs années. C’est à cet endroit que Mme M., amie de cette dernière, avait eu l’occasion de rencontrer le Maître. Elle m’en parla avec un enthousiasme certes convenu mais suffisamment fort tout de même pour que ma décision soit prise : je décidais en moi-même que j’irai rencontrer Jean Cocteau dés mon retour de vacances. Pour lui dire quoi ? Je n’en savais rien mais cela me semblait impératif et urgent.

Dans les derniers jours d’août, je convainquis mes parents de m’emmener visiter la Chapelle des Marins de Villefranche sur Mer, entièrement décorée par Cocteau. J’avais 18 ans mais à cette époque nous ne disposions pas de la même autonomie que maintenant. J’aurai pu, certes, leur demander de me conduire jusqu’à Saint Jean Cap Ferrat, mais cela m’apparut comme étant une mauvaise idée. En moi-même, je n’étais pas encore prêt et puis, je ne me voyais pas sonnant à la Villa Santo Sospir avec mes parents derrière moi. Tout cela me semblait friser un peu le ridicule.

Toutefois, une semaine après, je décidais de faire la tentative tout seul en prenant le train puis un car. Il me fallut marcher longtemps dans ces avenues tranquilles et ombragées de Saint Jean Cap Ferrat, où derrière de grands murs de pierre rose, se cachaient des maisons cossues et un peu irréelles. Enfin au détour d’un virage et dans une descente, ce fut la villa Santo Sospir.
Le moment était terrible et il me semblait que je perdais toute mon énergie. J’eus envie de rebrousser chemin mais domptant ma peur, ou, à tout le moins, mon angoisse, je finis par appuyer sur la sonnette. Un moment passa qui me parut durer des heures avant qu’on ne vienne m’ouvrir. Je bafouille plutôt que j’énonce que je voudrai parler à Jean Cocteau. On ne me demande pas pourquoi, ni de la part de qui. Peut-être que ma jeunesse et l’air plus ou moins hagard que je dois avoir ont fait prendre conscience au domestique qu’il y a urgence. Quelques instants plus tard , qui ont semblé eux-aussi durer des heures, le Maître arrive. Le sourire est amical, le ton de la voix est bien celui que j’ai entendu grâce à la radio car à l’époque la télévision n’est pas encore entrée dans notre foyer. Jean Cocteau ne pose pas de question préalable sur le pourquoi de ma visite. Je suis venu le voir. C’est suffisant pour lui. Et puis il est habitué à ces rencontres avec les jeunes, il aime répondre à leurs questions, à leurs interrogations.

On marche dans le jardin. Cocteau m’écoute avec beaucoup d’attention un peu penché vers moi. Il faut que je parle rapidement pour ne pas laisser s’implanter un silence qui s’ajouterait à ma confusion. Je lui dis ce que j’ai ressenti de cette histoire des « Enfants Terribles », de Dorgeles, de la bataille de boules de neige, de l’écharpe de Michaël qui cause sa mort en voiture de sport…Il est plus facile pour moi de commencer par là.
Que me réponds Cocteau ? De quoi parle-t-on après ? Je n’en sais plus rien aujourd’hui. Cette conversation qui se passe dans le jardin ( car je ne rentrerai pas dans la villa) se déroule un peu comme dans un brouillard car je suis, ou je me sens dans un état semi-conscient du fait de l’émotion que je ressens. Aujourd’hui, encore plus qu’à l’époque, du fait des années passées, il ne me reste que quelques traces infimes et pauvres finalement, de même qu’à la sortie d’un rêve extraordinaire on essaye en vain, une fois éveillé, de décrire ce qu’il a été pour nous. Je me souviens seulement avoir évoqué « La Difficulté d’Etre », un livre que j’avais lu immédiatement en rentrant des Landes. Je veux savoir ce que Cocteau a voulu dire, je comprends qu’il y a une révolte contre l’ordre des choses, quelque chose qui me touche.. Je suis convaincu maintenant que Jean Cocteau a du me répondre avec beaucoup de gentillesse, en me donnant quelques clés essentielles pour comprendre, pour m’exhorter à suivre ma propre voie, mais ces paroles, je ne sais plus très bien, aujourd’hui, si elles sont restées, alors, dans mon esprit tant ce qui vient de passer m’a mis dans un état de choc. La tension est trop forte et j’ai besoin maintenant d’être seul. Je crois me rappeler avoir pris congé d’une manière un peu brusque tout en remerciant Jean Cocteau avec effusion et je suis parti, la tête dans les nuages.

Dés le lendemain, je me promets d’écrire une longue lettre car j’ai l’impression de n’avoir rien dit d’intéressant. Il faut aussi replacer ce moment dans son contexte de l’époque, 1957. Je vis dans une France étroite, conformiste, pesante. Je suis en désaccord complet avec mon milieu environnant bien que la conscience politique des choses ne me soit pas encore claire. Il me faudra un an de plus et les évènements de 1958 pour prendre la mesure des choses. Les brouillons se succèdent, enfin une lettre, la lettre est prête. Elle part sans que j’en conserve une copie, ce que je regrette aujourd’hui car je n’ai plus réellement de souvenir précis mais je crois me souvenir qu’elle était violente, qu’elle exprimait ma rage intérieure de jeune adolescent.

Et merveilleuse surprise, je reçois une réponse presque par retour de courrier, je reconnais l’écriture de Cocteau sur l’enveloppe et mon cœur doit battre certainement très fort lorsque je l’ouvre et que je découvre la première phrase « Je ne vous classe pas dans la catégorie des fâcheux mais des amoureux un peu fous… » qui est en fait la longue phrase de toute cette lettre. Jean Cocteau répond à mes interrogations, en me disant que «  la Cave de la France est pleine de  momies qui n’embaument pas mais qui sont embaumées ». Une appréciation qui rejoint ma haine de ce monde de la médiocrité.
C’est un événement fabuleux pour un jeune homme comme moi. Cette lettre, je vais la relire des jours et des jours, et elle va me suivre durant toute ma vie, participant à ma vie culturelle, elle sera exposée plusieurs fois , publiée aussi. Je réponds un peu après, je ne sais plus quoi exactement car je ne veux pas adresser des remerciements, cela me ferait passer pour un cuistre. Nouvel instant de bonheur :Jean Cocteau me renvoie un très beau dessin dédicacé.

Puis les mois passent, 1958 arrive, mes engagements politiques se précisent et c’est aussi le moment où le cinéma entre réellement dans ma vie. Le cinématographe, comme le nomme Jean Cocteau qui se bat, dans ces années-là, pour réaliser son dernier chef d’œuvre « le Testament d’Orphée ».
Participant activement aux ciné-clubs, aux revues de cinéma de l’époque, j’apprends ses difficultés financières mais aussi que François Truffaut va lui venir en aide.
Je prends donc encore une fois le stylo pour lui écrire une lettre dans laquelle je dis tout le bien que je pense du rôle du cinéma dans la création d’aujourd’hui et de la nécessité que des œuvres filmiques comme les siennes puissent exister et continuer car elles sont importantes pour nous les jeunes. Ce film, «  le Testament d’Orphée », doit être fait. Il le faut.
Jean Cocteau qui, en fin octobre 1959, est en plein tournage aux Baux de Provence, m’écrit cette lettre splendide accompagnée d’un auto-portrait. « Je suis très ému par votre lettre et elle s’ajoute à celles qui me donnent du courage ».

Par ces derniers mots se termine cette correspondance avec le maître. La mort de Jean Cocteau me surprendra en novembre 1963 au moment où je vais « monter » à Paris pour de nouvelles aventures, une nouvelle vie.

Merci Jean Cocteau. Grand Frère.

Henri Dumolié

Marseille Juillet 2003

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